27.2.21

Le sacrifice interdit

 



Méditation pour le second dimanche de Carême (27 février 2021 Année B)


En ce deuxième dimanche de Carême, la liturgie nous propose comme première lecture le saisissant récit du « Sacrifice d’Isaac », texte mystérieux, violent et surtout terriblement choquant !

 


Ce n’est sans doute pas un hasard si cet épisode de la Genèse (Gn 22) a inspiré de nombreux peintres. Je songe au tableau du Caravage exposé à Florence, à la galerie des Offices.


Isaac, sous le pinceau du célèbre peintre, a la bouche déformée par la terreur, on l’entend presque hurler. Son visage est déchiré par l’incrédulité la plus totale. Ce père en qui il a mis toute sa confiance s’apprête à le trahir de la façon la plus épouvantable.


Le Caravage nous représente Abraham halluciné. Tandis qu’il approche le couteau de la gorge de son fils, il détourne le regard. Comme s’il ne voulait pas, comme si il ne pouvait pas voir l’horreur qu’il s’apprête à commettre « au nom de Dieu » !


Sans doute doit-il ce détournement, cette conversion du regard à l’ange, cet envoyé mystérieux du Très Haut qui l’appelle et tente de le sortir du cercle noir de sa folie. 


Un ange qui, contrairement à ce qu’écrit le récit biblique n’interpelle pas Abraham « du haut du ciel » mais, sous le pinceau  du Caravage, le rejoint au plus près, au plus proche, au plus bas dans son humanité pour tenter de l’arrêter (l’ange pose la main sur le bras meurtrier d’Abraham) et de le sauver de sa folie.


Car, oui, il s’agit bien d’une folie. Si Dieu est Dieu, s’il est la source de l’amour, il ne peut pas avoir donné cet ordre abjecte à Abraham :


« Prends ton fils, ton fils unique,(il insiste !) celui que tu aimes, (il insiste lourdement !) , et tu l’offriras en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai. » 


Non, Dieu n’a pas dit cela. Ou alors c’est un Dieu pervers ! 


Si Dieu est Dieu, la seule injonction qu’il a pu formuler ce jour-là sur la montagne, la seule qu’Abraham a pu « entendre » ne peut être que cet « inter-dit », cette parole murmurée « entre » Dieu et l’homme : « Ne porte pas la main sur l’enfant ! »


Les sacrifices humains existaient sans doute encore à l’époque chez certains peuples du bassin méditerranéen. Il y avait cette conviction obscure qu’il est possible d’apaiser le « courroux » divin par un bain de sang…


Chez les juifs, cependant, le refus de tels sacrifices est une constante clairement affirmée par plusieurs prophètes. 

Jérémie notamment, fait dire à Dieu : « Cela, je ne l’ai jamais demandé et je n’ai jamais eu l’idée de faire commettre de telles horreurs. »


C’est justement pour interdire cette folie que le récit du sacrifice d’Isaac nous est proposé. La seule chose finalement que « tranche » le couteau d’Abraham dans cette dramatique métaphore biblique, c’est la fausse conception que l’homme se fait de Dieu. 


Il faudra un long discernement que symbolise cette lente marche purificatrice vers la montagne, pour que le cœur d’Abraham torde le cou à la fausse conception qu’il se fait de Dieu.

  

Comme il a fallu la lente histoire de la Révélation pour que s’éclaire progressivement le visage d’un Dieu enfin purifié de tant de projections humaines.


Lente purification que chacune et chacun d’entre nous est amené à faire dans son propre itinéraire de foi pour débarrasser Dieu de ces  fausses images dont nous l’affublons si souvent.


Ainsi donc, le saisissant récit de ce qu’il faudrait plus justement appeler le « sacrifice interdit », nous donne une indication précieuse pour notre marche de Carême : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre bonheur ! 


Et il ne nous envoie pas la souffrance pour prétendument nous éprouver. Notre condition humaine nous amène déjà suffisamment son lot de douleurs et de blessures sans qu’il soit besoin d’en rajouter !


« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » clamait saint Irénée. Le Carême n’est donc pas un temps de tristesse mais de joie. Cette joie imprenable qui nous est promise au matin de Pâques ! 


Oui, chers amis, la voilà la bonne nouvelle : le Carême est, non pas un temps d’affliction pendant lequel il nous faudrait « trancher » douloureusement dans notre bonheur  mais une libération, une sortie progressive des ornières de la culpabilité dans lesquelles nous pataugeons si souvent.


Une lente purification où, dans l’opacité de nos jours, nous chercherons à ce que s’éclaire peu à peu le vrai visage de Dieu, un visage débarrassé de tout les masques dont nous l’affublons, ce visage transfiguré du Christ qu’ont soudain « vu » les disciples  sur une autre montagne - évoquée dans l’évangile de ce second dimanche de Carême (Mc 9,2-10) -  où il n’était plus question de sacrifice mais de joie !


Alors, oui, chers amis, l’une des tâches à laquelle nous invite le Carême, consiste à « briser les idoles d’argile», toutes ces fausses images de Dieu qui font écran entre lui et nous  et nous empêchent de voir sa divine transfiguration.


Le philosophe Gustave Thibon le dit à sa manière, fulgurante : 

« Il nous faut marcher vers Dieu, de ruines en ruines, à travers les éboulements successifs des fausses images que nous nous faisons de Lui ». 


Bonne marche de Carême chers amis !


(c) Bertrand Révillion

1.1.21

ROBERT HOSSEIN : " DIEU M'EST TOMBÉ SUR LA GUEULE "



C’était il y a vingt ans. À l’occasion du Jubilé de l’an 2.000, Robert Hossein venait de remonter un immense spectacle sur Jésus. Pendant les répétitions, nous nous étions retrouvés dans un restaurant non loin du Palais des Sports à Paris. Notre amicale complicité avait débuté quelques années plus tôt sur le plateau de l’émission « Parcours » que j’animais alors sur France 2. J’avais à nouveau entrainé le célèbre comédien sur le terrain de la foi. Cette foi ardente, brûlante de converti  qui le plongeait si souvent dans l’inquiétude. 

C’est non sans émotion que je relis ce texte (que je vous offre) alors que Robert Hossein vient de mourir à 93 ans.

Quelques jours après la parution de cet entretien, Robert, pour me remercier, m’avait fait porter un grand cru de Bordeaux que j’ai laissé vieillir. Je crois que voici venue l’occasion, le coeur serré, de le boire… Merci l’artiste !



Bertrand Révillion : C'est la troisième fois que vous consacrez l'une de vos gigantesques mises en scène à Jésus. Pourquoi ?


Robert Hossein : Je n’avais absolument pas envisagé de récidiver ! Il y a eu un mystérieux concours de circonstances. Tout commence par une longue lettre que m’a adressée une vieille religieuse, Sœur Marie–Monique, quatre-vingt-onze ans. Elle avait vu, il y a dix ans, mon spectacle déjà consacré à Jésus. Elle  en était sortie bouleversée mais… elle attendait la suite ! Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de suite, que j'avais essayé avec Alain Decaux, de raconter la vie du Christ et que le spectacle était bien terminé. Alors, elle m'a dit : « Ce n'est pas possible! Où est la résurrection ? Vous nous devez un autre spectacle et, personnellement, je veux absolument le voir avant de mourir et je sais que vous allez le faire. » J’étais abasourdi ! Quelque temps plus tard, je vais à la paroisse de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, où j'ai des amis. Ils m'annoncent un prochain concert d’un jeune quatuor à cordes qui doit jouer du Haydn et me demandent de dire quelques passages des Évangiles entre les morceaux. « Avec votre nom sur les affiches, nous sommes sûrs d'avoir du monde. Vous donnerez un sérieux coup de main à ces jeunes musiciens », me disent-ils. Mon premier réflexe est de les envoyer gentiment balader car je croule sous ce genre de propositions sympathiques…


– Finalement, vous avez accepté…


– Eh oui, je suis comme ça : lorsqu'il s'agit de rouler pour Jésus, j'ai du mal à dire non ! Le soir venu, le spectacle se passe merveilleusement bien dans l'église archi-comble. À la fin, je remarque une jeune femme qui me regarde fixement. Je me dis en moi-même : « En voilà encore une qui va venir me demander un autographe… pour sa grand-mère qui, bien sûr, m’aura adoré dans La marquise des anges ! » Elle s'approche et me dit : « Vous n'avez pas envie de le faire mais vous allez remonter un grand spectacle sur Jésus. Vous devez le faire !  » Puis, elle s'en va. «C'est une dingue», me dit ma femme qui a assisté à la scène. « Je ne sais pas, Elle avait l'air plutôt calme. »


– Et puis ?


– Vous ne me croirez pas : je m’assieds sur un banc et je m'écroule, en larmes, sans pouvoir m'arrêter de pleurer. J'étais anéanti.


– C'est ce soir-là que vous avez décidé de monter votre spectacle ?


– Non. Il a fallu d'autres événements mystérieux pour que tombent mes nombreuses résistances. Un jour, alors que je m'étais arrêté devant une boulangerie, quelqu'un frappe au carreau de ma voiture. Ma femme baisse la vitre et une fan lui donne, pour moi, une image pieuse de la Vierge. «Encore des conneries sulpiciennes », me dis-je. Mais, avant de balancer la carte, je lis le texte au dos. «Il est urgent de porter le feu de la foi sur la terre pour lutter contre les guerres, la corruption…» J'ai alors vraiment eu le sentiment d'être cerné, comme si, gentiment, le bon Dieu me mettait un pistolet sur la tempe en me disant : «Allez,  tu n'as pas le choix…» Mon seul espoir était de ne pas trouver de salle de spectacle avant la fin du jubilé. J'ai l'habitude de monter mes spectacles au Palais des sports de la porte de Versailles à Paris. Et je savais qu'à cette période de l'année, la salle n'est jamais libre. J'appelle, et on m'annonce qu'exceptionnellement le palais est libre ! Je n'avais plus d'excuses, alors j’ai rendu les armes…


– Racontez-moi ce nouveau spectacle.


– Imaginez le Christ à genoux pendant 40 minutes au milieu de tous les paumés de la terre, avec, à côté de lui, une pancarte où l'on peut lire : « Sans domicile fixe». Imaginez ensuite une sorte de va-et-vient entre la vie d'aujourd'hui et la vie de l'époque de Jésus. Trente-quatre scènes de la vie de Jésus dont la plupart pourraient se passer aujourd'hui. Mon objectif est de montrer que le message des Évangiles n’est pas un vieux truc poussiéreux pour bonnes sœurs attardées, mais qu'il s'agit bien de paroles de feu qui nous concernent tous, aujourd’hui, dans la cacophonie de ce monde totalement malade de ne plus croire à l'amour. Je veux finalement dire une chose incroyable, inimaginable : le Christ est vraiment ressuscité et il vit parmi nous aujourd'hui. Comme le dit mon ami Monseigneur di Falco, dans le texte qu'il a bien voulu écrire sur mon spectacle : «Que nous soyons au fond du trou, que nous nous sentions minables, sales, laids, honteux et misérables au point de douter de nous-mêmes, reste Quelqu'un qui ne doute pas et continue de croire en nous, c'est le Christ.»


– Un Christ que nous avons à faire exister dans nos vies…


– Je crois que le Christ n'a, aujourd'hui, plus d’autres mains que les nôtres pour transformer le monde. Les mains du Christ, le regard du Christ, la tendresse du Christ doivent désormais passer par nos mains, nos yeux et notre cœur… Jésus ne nous demande qu'une chose : «  Venez m'aider à vous sauver ». D'une certaine manière, je crois que sa résurrection dans notre propre vie dépend de nous. À nous de le faire vivre dans nos existences, à nous de lui faire de la place… J'aime Gorki, lorsqu'il dit: «Si tu y crois, il existe. Si tu n'y crois pas, il n'existe pas».


– Pour vous, Robert Hossein, Dieu existe, cela ne fait aucun doute ?


Si Dieu n'existe pas, nous sommes cuits ! Nous ne sommes pas assez mûrs pour nous assumer nous-mêmes. Nous avons absolument besoin de Dieu car nous avons besoin d'être sauvés. Comment vivre sans amour de Dieu qui vient sans cesse nous pardonner malgré notre incapacité à aimer, nos infidélités, nos courses stupides à la gloriole, au pouvoir et au fric. Vous me demandez si je crois en Dieu ? Je veux vous répondre que j'y crois tellement qu'il finira bien pas exister ! Mais ne rêvons pas à un paradis céleste que nous n'aurions pas commencé à bâtir sur la terre. Ce n'est pas Dieu qui est responsable de la misère, c'est l'homme. Alors arrêtons d’engueuler Dieu pour les combats que nous devrions mener nous-mêmes. Croire en Dieu, c'est accepter de se mettre en route, la route difficile de la fraternité humaine, la seule voie possible avant notre mort.


– À plus de 70 ans, vous êtes encore sur la route, pressé d’avancer…


– Je suis effectivement pressé de mettre ma vie en ordre. Bâtir le spectacle des Évangiles, c'est, pour moi, personnellement, un chemin spirituel, une aventure personnelle de la foi. Il m'aura fallu trois spectacles consacrés à Jésus pour enfin commencer à lever le voile sur la résurrection, pour découvrir que le Christ ne nous a pas menti lorsqu'il a dit : «Je serai toujours parmi vous.» À la fin de mon précédent spectacle, le Cardinal Lustiger m'avait, comme la vieille religieuse, dit toute son émotion mais aussi son interrogation sur le silence maintenu sur la résurrection. Aujourd'hui, je suis sans doute capable de faire un pas de plus dans la foi.


– Depuis combien de temps Jésus éclaire-t-il votre propre vie ?


– Je suis incapable de répondre à cette question. Je sais que j'ai longtemps vécu dans l'espoir de Dieu. Mes parents tiraient le diable par la queue. Né à Samarcande, dans le Turkestan mon père était compositeur. Maman était comédienne. Ils vivaient à Paris, dans des chambres de bonne. Ils n'ont jamais trouvé le temps de me faire baptiser, c'était le cadet de leurs soucis… J'avais 40 ans lorsque j'ai songé au baptême. Je vivais alors à Reims. J’avais volontairement quitté le showbiz parisien et ma carrière de « vedette » de cinéma pour devenir metteur en scène à la maison de la culture de Reims. J'en avais vraiment marre de la vie de luxe sur papier glacé. Je trouve, comme l'a écrit Albert Camus, que ma liberté n'était pas la bonne. À Reims, j'ai rencontré un curé, le Père Langer. C'est avec lui que Candice, ma femme, et moi-même avons préparé le baptême de Julien notre fils. Et puis un jour je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai dit au Père Langer: «  Trempez-nous donc tous deux, plongez aussi mon âme dans l’eau du Christ… » C'est ainsi que j'ai été, à 40 ans, baptisé en même temps que mon fils, ainsi que je suis devenu catholique. Le virus de la grâce m’est rentré dans le cœur et, depuis, je souffre…


– Vous souffrez !


– Ecoutez, c'est inhumain de croire, c'est prodigieusement douloureux. Vous imaginez l'incroyable gouffre qui sépare ma vie de la foi que j'essaie de professer! Le baptême m'a totalement rendu inquiet. À chaque seconde de mon existence, je sais que je suis totalement infidèle à mon baptême. Dieu m’est un jour littéralement tombé sur la gueule et Il ne me lâche plus. Comment oser entendre l’Évangile tout en restant bien peinard dans sa petite vie tranquille ? J'aime Dieu à en perdre souffle mais je sais que ma vie ne suffira pas pour tenter de le rejoindre, d'approcher sa lumière… Je sais que je suis une sorte de croyant paradoxal, un homme de foi totalement écrasé par l’incroyance, un aveugle sur le sentier de la transfiguration… Heureusement, je sais que d'autres immenses croyants ont, comme moi, éprouvé le doute et l’angoisse.


– À qui pensez-vous ?


– À la petite Thérèse, bien sûr. Vous voyez, je ne me sépare jamais de sa photo. Elle est là, dans mon portefeuille. Elle est un peu froissée, mais elle s'en moque, elle a de l'humour Thérèse ! J'aime la savoir près de mon cœur. Je crois qu'elle m'arrange, au sens propre du terme. Elle me fait du bien et me rend peut-être un peu moins moche que je ne suis. Je sais, comme elle l’a dit, qu’elle « passe son ciel à faire du bien sur la terre ». Je rêve de monter un jour un spectacle sur Thérèse de Lisieux. C'est incroyable la totale modernité de cette petite bonne femme qui, à première vue, semble être la reine des bondieuseries sirupeuses ! Heureusement qu’elle est là-haut, Thérèse, avec sa joyeuse bonne humeur, car Dieu doit, en ce moment, sacrément avoir besoin qu’on lui remonte le moral.


– Que voulez-vous dire ?


– Cela ne doit pas lui être facile de continuer à croire en l'homme. C'est Lui, Dieu, qui doit parfois être tenté de perdre la foi en l'homme. Vous imaginez le spectacle vu de là-haut ? La misère, la faim, la violence et tout le monde qui s’en fout ! Les riches toujours plus riches et les pauvres qui crèvent, par légions, la gueule ouverte.  Ah, elle est belle, notre fin de XXe siècle  ! Nous sommes gonflés de souhaiter un bon 2000ème anniversaire à Jésus avec les cadeaux de sang, de larmes, d'égoïsmes que nous avons à lui offrir!


– Pessimiste ?


– Non, seulement lucide. Notre monde est au bord du gouffre parce qu'il oublie la seule chose qui mérite de vivre : l'amour. Jamais notre monde n'a sans doute autant eu besoin d'une résurrection, d’un réveil. « Debout les morts ! » Le seul voeu que je formule pour le public, c'est qu'à la fin de mon spectacle chacune et chacun rencontre un vrai « lépreux » de notre époque dite « moderne » et le prenne dans ses bras et sur son cœur. Ils ne guériront pas forcément ce « lépreux » des temps modernes, mais ils auront fait mieux : ils l'auront aimé. Car croire en Dieu, ce n'est pas autre chose que de tenter d’aimer celles et ceux que nous croisons sur notre route. Je ne suis pas pessimiste : je veux continuer de pouvoir croire en l'homme, malgré tout. Et heureusement que Dieu m’y aide…


– Vous songez parfois à la mort ?


– C'est une idée bénéfique, la mort. Je crois que plus je sais que je vais mourir et plus j'ai des chances de prendre la vie vraiment au sérieux. Que faire du temps qui nous est donné ? Comment l'utiliser au mieux ? Souvent, je me dis que lorsque je vais me présenter là-haut et qu'on va me demander ce que j’ai fait de ma vie, je risque fort d'être obligé de répondre «rien », ou «pas grand chose ». C'est pour cela aussi que je me presse. Si j'étais courageux, j'abandonnerais tout pour me mettre totalement, irréversiblement, au service de l'Évangile. Mais j'ai la trouille, je m'invente toujours des problèmes de godasses pour ne pas me lancer sur la route…


 – Montrer l'Évangile à des milliers de personnes au travers de vos spectacles est aussi une forme de route…


– C'est vrai. Mais j'ai tellement conscience qu'Il attend beaucoup plus de moi, de nous. Il est là, à mes côtés, Il ne me laisse pas de répit, Il m'interpelle, Il me pousse sans cesse à le chercher toujours davantage…


– C'est fatigant de croire ?


– Ne m'en parlez pas ! C'est totalement épuisant. Et puis il faut lutter contre le diable…


– Vous y croyez ?


– Comment ne pas croire que des forces de mort sont à l'œuvre dans ce monde ? Il n'y a qu'à ouvrir le journal ! Le tentateur est là, ils nous cerne, il cherche par tous les moyens à nous faire trébucher, à nous faire renoncer  à Dieu. Il n’est pas fou, le diable : il sait bien que si nous nous mettions vraiment à croire en Dieu et à le suivre, il nous arriverait une chose terrible à ses yeux : nous serions heureux, totalement, irrémédiablement, heureux !


– La foi, c'est le bonheur ?

 

– Oui, mais pas n'importe quel bonheur. Un bonheur qui commence par faire mal, qui bouscule, qui arrache nos égoïsmes, qui nous sort de nos enfermements. Le vrai bonheur, c'est celui des Béatitudes, en apparence totalement scandaleux : «Heureux les pauvres… » Je songe souvent à cette terrible vérité : il suffit parfois de quelques secondes pour faire un saint, mais il faut toute une vie pour faire de nous des croyants balbutiants. Nous avons tellement besoin que Dieu nous sauve ! 



(c) Conversation publiée dans « Croire ou ne pas croire - 22 personnalités face à Dieu- Tome 2 » Bertrand Révillion / Bayard


23.12.20

NOËL : Voici la nuit qui s'illumine...


Méditation pour la nuit de Noël (Déc. 2020 - Année B)

C’est une jolie crèche peuplée de jolis santons, délicatement peints à la main. 

Une jolie crèche qu’on se transmet de génération en génération…


Rien ne manque. Il y a le bœuf et l’âne, les moutons, la paille, la mangeoire drapée de foin, et là-haut dans son ciel, l’étoile tremblotante qui veille, comme un phare sur la mer. 


Ils sont tous là les santons : les petits, les grands, les neufs, les vieux, les craquelés, les rafistolés; tous modelés de cette belle terre rouge provençale. Ils s’approchent, dans la nuit noire de décembre, aimantés par la lumière et les premiers sourires de ce mystérieux nouveau-né. 


Il y a Joseph qui s’agite et s’inquiète pour sa femme et le petit qui risquent tous deux de prendre froid.


Il grogne dans sa barbe Joseph contre ce fichu aubergiste qui n’a pas voulu les laisser entrer et leur trouver une petite place au chaud. 

Il s’est méfié l’aubergiste : qui étaient donc ces réfugiés ? D’où venaient-ils ? Avaient-ils seulement des papiers en règle ? Partageaient-ils la même religion ?  Et si la police débarquait, ne serait-il pas  lui-même jugé complice de leur avoir accordé le droit d’asile ? Alors, confondant prudence et trouille – vlan ! –, il leur a claqué  la porte au nez, l’aubergiste. À l’heure qu’il est, il regarde « Plus belle la vie » à la télé, ou il dort déjà, sous la couette duveteuse de son indifférence, bien au chaud. 

Peinard l’aubergiste ! 


Il y a les bergers un peu en retrait, hirsutes dans leurs grandes capes noires, qui ne sentent pas franchement la rose. On ne les aime pas beaucoup, les bergers. Ils ont mauvaise réputation, un peu voleurs, un peu picoleurs, un peu louches. Des marginaux sans domicile fixe. Les braves gens - « qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux » -  s’en méfient. Mais Joseph leur sourit. Alors ils osent timidement s’approcher. 

Qui aurait dit que les premiers  visiteurs en cette sainte nuit de Noël ce seraient eux, les déclassés, les refoulés, les bafoués ?  


Près de la porte de la grange, il y a cet homme courbé, la cinquantaine grisonnante, qui roule sa casquette dans ses mains et rase les murs, gêné : depuis qu’il pointe à « Pole Emploi », il a les poches vides : même pas de quoi acheter un cadeau au petit. C’est au tour de Marie de lui sourire, alors il s’enhardit et vient s’agenouiller, près d’elle et de l’enfant. 

Comme eux, sur la paille !


Il y a cette jeune femme qui sort de l’hôpital, la tête enturbannée dans un joli foulard. Elle regarde, émue et attendrie, Marie donner le sein au petit. 


Il y a le grand-père blagueur et, perché sur ses épaules, son petit-fils qui se marre en lui chatouillant les oreilles. 


Il y a le jeune couple qui se tient tendrement par le cœur et qui rêve déjà à ce mariage radieux, annoncé pour juillet.


Il y a… la « famille catholique ». Ah, la famille catholique, ses 5 enfants élevés dans les meilleures écoles, tous biens sages à la messe le dimanche ! Elle fait un peu envie, la famille catholique prétendument idéale !  Mais souvent, elle donne le change, et cache derrière ses volets clos, petits tracas ou grandes blessures… Comme tout le monde !


Il y a, un peu dans l’ombre, cette autre femme qui tient la main à sa propre solitude : un méchant divorce dont elle peine à se relever. Mais, ce soir, dans le chaos de sa vie bouleversée, elle a l’intuition que la douce lumière qui émane de la crèche brille pour elle. Oui, pour elle ! Elle hésite un peu, puis, oui, plus de doute, elle y croit à cette lumière : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi » ! 

 

Ils sont tous là, les assoiffés de lumière : le SDF frigorifié, le convalescent essoufflé, à peine remis des attaques sournoises de ce méchant virus, le cadre tout juste sorti du bureau qui desserre sa cravate, l’étudiant encore groggy par la surchauffe des partiels, la prostituée qui se demande si elle a le droit d’être là, le boulanger qui songe à sa prochaine fournée, le sans-papier qui tente de ne pas se faire repérer, la jeune handicapée un peu gênée dans son fauteuil qui encombre le passage, le marin-pécheur à peine débarqué qui refait, inquiet, le compte des traites à payer,  le médecin urgentiste harassé par ses nuits de garde et le taulard, comme tous les autres, en permission d’espérance…


Au premier rang,  il y a les enfants rieurs et complices, qui ouvrent leurs grands yeux et n’en loupent pas une miette. Ils sont ébahis les enfants… C’est si simple Noël lorsqu’on l’accueille avec un cœur d’enfant !


Planqués derrière une botte de foin, il y a aussi quelques jeunes un peu distraits. Noël, ce n’est pas trop leur truc. Belle lurette qu’ils ne vont plus à la messe. Mais, ce soir, ils sont venus pour faire plaisir un peu aux parents, beaucoup aux grands-parents : c’est Noël tout de même ! 


Même s’ils ne le montrent pas, ils sont touchés par la lumineuse fragilité de ce petit, dont, depuis des siècles, les croyants disent qu’il serait le propre fils de Dieu. 


Mais y croient-ils vraiment les « croyants » à cette incroyable nouvelle ? Devant l’immensité du mystère, ne faudrait-il pas, plus humblement, plus simplement, plus justement, les appeler, plus modestement, les…« espérants » ? Oui, pourquoi ne pas plutôt les nommer les « espérants » ? Car « l’espérant » espère : il ne « sait » pas. Il tâtonne « l’espérant » et ne brandit pas de certitudes sur un Dieu que, franchement, il connait à peine.  Il marche si souvent à la lisière du jour, « l’espérant », toujours un peu à la frontière du doute, « l’espérant », tant sa foi est hésitante, tremblotante comme une flammèche à l’orée d’une crèche à Noël, où la foule bigarrée des santons se presse et s’incline devant l’insondable mystère d’un Dieu qui se fait homme. 


Un Tout Puissant qui, loin des images hautaines et sévères dont on l’affuble, vient naître, nu et fragile, dans les bras tendres d’une femme. 


Alors, parmi les santons, surgit une lancinante question, une « espérante » question : et si, malgré l’âpreté du dur métier de vivre, tout cela était vrai ? 


Et si Noël était bien plus qu’une jolie histoire emmaillotée dans un folklore empli de guirlandes multicolores ? 


Et si Dieu avait vraiment choisi, depuis le premier Noël de l’histoire, de venir naître dans la pénombre de nos vies, marchant devant, en éclaireur, vers notre propre joie ? 


Et si l’ange de la Bible, l’envoyé du ciel avait dit vrai : « Ne craignez pas car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tous. » 


Et si l’Éternel, l’immense auteur du livre de la vie  était  réellement venu naître parmi nous, avec ce projet fou de… nous mettre au monde ?


Regardons-le, blotti entre Marie et Joseph, ce minuscule santon d’argile qui nous tend les bras, au beau milieu de la crèche brinquebalante de notre vie.


Oui, contemplons-le cet enfant venu donner souffle à notre rugueuse glaise humaine et donner visage à ce Dieu très haut soudain si proche. 


Même s’il ne parle pas encore, Jésus, déjà, nous murmure à l’oreille : « N’aie pas peur, je suis à tes côtés, tu peux t’appuyer sur moi, je t’offre bien plus que l’or, l’encens et la myrrhe. Je t’offre l’espérance… »


Même s’il est encore petit, ce Fils de Dieu est déjà fort et solide, qui vient remettre notre cœur et le monde à l’endroit. 


Un Dieu qui disperse les superbes.

Un Dieu qui renverse les puissants de leur trône.

Un Dieu qui élève les humbles. 

Un Dieu qui comble de bien les affamés. 

Un Dieu qui renvoie les riches les mains vides. 


Regarde-la bien, ami, cette douce lumière de la crèche : c’est une flamme fragile qui pourtant déjà  se fait promesse d’un feu ardent. Lumière pascale qui, déjà à Noël, vient  réchauffer les nuits obscures des hommes et des femmes de ces temps bouleversés.


Oui, ami, laisse-toi guider par cette flamme furtive qui tremblote en cette nuit de Noël où, toi et moi, nous avons rendez-vous avec la joie. 


Une joie imprenable. 

Une joie plus forte que la peur. 

Une joie« malgré tout ». 


Oui, ami, « Voici la nuit,
La sainte nuit qui s’illumine… »

Voici l’Amour qui vient… si nous le laissons naître…



(c) Bertrand Révillion

19.12.20

NOËL MALGRÉ TOUT


 Méditation pour le 4ème dimanche de l'Avent

Voici que, dans un contexte particulièrement blessé cette année, notre « traversée » vers Noël déjà  s’achève. 

Dieu va surgir et les textes de ce dernier dimanche de l’Avent viennent nous rappeler une vérité spirituelle fondamentale : c’est Lui qui vient vers nous, c’est Lui qui choisit de nous rejoindre, c’est toujours Lui qui fait le premier pas vers nous. 

Le roi David est fier d’avoir bâti un temple pour le Seigneur, mais Dieu lui rappelle que c’est Lui qui construit le véritable temple du Royaume. 


Souvent, dans notre vie spirituelle, nous voudrions faire des projets, tenir la carte routière de notre propre itinéraire de croyant. Nous rêvons que les choses se passent comme nous les avons imaginées, confondant notre propre désir avec celui du Très Haut. Et Dieu, toujours, nous déroute : Il surgit là où nous ne l’attendons pas, Il nous propose un chemin que nous n’aurions pas spontanément choisi. Parfois plus ensablée…


L’attitude spirituelle féconde est alors celle de Marie. Sans doute est-elle surprise par l’annonce de l’ange qui ne correspond pas à ses projets. Mais elle accepte de se décentrer de son propre désir pour laisser grandir en elle le désir de Dieu. Elle se rend disponible : « Voici la servante du Seigneur. »

Faire, moi-aussi, en marchant vers Noël, ce fécond travail spirituel : me décentrer de moi-même pour laisser le désir de Dieu s’enfanter en moi ; laisser le Seigneur me  mettre au monde selon « Sa » Parole. 

Même si cet enfantement est – particulièrement en ces temps troublés – difficile. 


« Il nous faut réconcilier quête du bonheur et rudesse du chemin, confie le prêtre et écrivain, Gabriel Ringlet. La blessure ne s’oppose pas à la joie ».


(c) Bertrand Révillion

 

12.12.20

LA JOIE MALGRÉ TOUT...

 Méditation  pour le 3ème Dimanche de l' Avent (B) - 13 novembre 2020



Ce 3ème dimanche de l’Avent est traditionellement appelé le « dimanche de la joie », « gaudete » en latin. 


« Soyez toujours dans la joie », exhorte Paul dans sa lettre aux Thessaloniciens.


Cette invitation n’est pas toujours simple à entendre car la vie n’est elle-même pas simple, qui traîne dans son sillage son inévitable lot de blessures…


Cette année, sans doute plus que d’autres, la demande de l’Apôtre est rude à entendre, peut-être même inaudible à beaucoup d’entre nous en raison du caractère particulièrement dramatique de la crise sanitaire qui frappe tant d’hommes et de femmes sur notre planète.


Alors, oui, la question se pose, dans toute son arridité : 


Comment oser proclamer « Réjouis-toi ! » à un monde comme le nôtre, dans le contexte qui est le nôtre actuellement ?


Quelle est donc cette « joie » à laquelle nous convoque l’Évangile ? 

Une joie qui résisterait à la dimension tragique de l’existence ? 

Une joie imprenable ?


Dans son désert, Jean-Bapstiste a peut être trouvé la voie étroite qui mène, malgré tout, à cette joie.


Sa propre vie est blessée, il souffre de crier dans le désert, de ne pas être entendu. Il aimerait tant  sortir ses contemporains de la superficialité et des infidélités dans lesquelles ils s’embourbent. Son désir ardent de faire découvrir Celui qui doit venir, va le mener d’abord en prison, puis à la mort…


Destin tragique que celui du Baptiste.


Mais, étrangement, malgré sa « sainte colère », et son échec apparent, Jean-Baptiste est un homme profondément heureux, habité d’un bonheur qui rend libre, d’un bonheur qui n’efface certes pas le malheur, mais qui voit, par delà la douleur de vivre, l’horizon d’une Promesse.


Comme tous les grands prophètes d’Israël, Jean sait que Dieu est fidèle et que si l’espoir semble impossible à envisager à hauteur d’homme, l’Espérance est malgré tout promise.


Et, dans la solitude de son « désert », Jean découvre progressivement que cette Promesse est déjà réalisée, que l’Espérance est déjà là. 


Il l’affirme à la foule : « Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas… »


Réfléchissons un peu à cette affirmation qui remplit Jean d’une joie secrète : « Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas ».

 

C’est comme si le Baptiste voulait nous indiquer l’adresse du vrai bonheur, de la joie authentique ! 


Il y a peut-être trois manières d’entendre cette phrase. Peut-être Jean est-il en train de nous indiquer trois « adresses » du bonheur ? 


Trois grandes joies à redécouvrir en ce temps de l’Avent, si particulier cette année ? 


- La première joie, c’est la joie de l’intériorité. 


Lorsqu’il affirme qu’il y a « au milieu » de nous, quelqu’un que nous ne connaissons pas, le Baptiste nous convie à « l’aventure intérieure », au secret dialogue avec nous-même, à la méditation. 


Au milieu de nous, c’est à dire au plus profond de notre cœur, se tient le secret de la joie. 


Car nous sommes – ne l’oublions pas – le temple de l’Esprit : c’est en nous que Dieu a dressé sa tente. 


Un grand mystique du 17ème siècle, Angélus Silésius, l’écrivait déjà : 


« Arrête, où cours-tu donc ? Le ciel est en toi ; et chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours… »


Vivre l’Avent, c’est donc nous donner les moyens et le temps de l’écoute intérieure. 


Nous faisons habituellement tellement de bruit avec nous-même, nous sommes tellement habités de confusions, tiraillés par des désirs contradictoires, tenaillés par tant de peur et de tristesse que Dieu, en nous, n’a plus la parole, il est comme bâillonné, muselé. 


L’Avent, c’est l’art de s’asseoir, l’art de s’arrêter pour écouter l’Esprit qui, tel le secret murmure d’une brise légère, parle en nous. 


Si, dans quelques jours, nous voulons réellement voir naître – malgré tout – le Christ dans nos vies, nous avons à pratiquer l’art de l’écoute intérieure. 


Il nous faut, en ce temps de l’Avent, entendre le conseil que Saint Bernard donnait à ses moines : 


« Tu désires voir ? Ecoute d’abord ! »


- La seconde joie, dont le Baptiste nous donne l’adresse, c’est la  joie de la communauté. 


Lorsque Jean affirme que se tient « au milieu de nous » Celui que nous ne connaissons pas, il nous dit aussi que le Christ se trouve « parmi nous », c’est-à-dire au beau milieu de notre communauté chrétienne. 


L’Eglise n’est pas une simple réunion d’adhérents à une association ; l’Eglise, en formant communauté, révèle le visage de Dieu. 


C’est au beau milieu de la foule des disciples de Jean le Baptiste que, soudain, Jésus apparaît. 


Comme si cette communauté d’hommes et de femmes en attente et en désir de conversion permettait soudain la révélation du fils de Dieu, comme si la communauté donnait soudain, par le simple fait de son rassemblement, visage au Christ ! 


Autrement dit, nous avons, dans notre marche vers Noël, impérativement besoin les uns des autres. 


Car l’autre que je rencontre dans la communauté chrétienne est l’icône vivante, le livre ouvert où je peux lire la trace de Dieu en ce monde. 


Vivre l’Avent, c’est se nourrir de cette grâce de la communauté – même si la situation actuelle limite et blesse notre désir de rencontre – dans laquelle Dieu nous parle à travers l’autre.


Cherchons les voies, inventons les sentiers pour vivre, malgré tout, cette grâce d’une communauté qui, quelques soient les techniques utilisées, n’est jamais « virtuelle »…


- La troisième joie, c’est la joie de la solidarité. 


Car, en annonçant que Dieu vient « au milieu de nous », le Baptiste affirme une autre vérité : le Christ se tient aussi « au milieu de ce monde », au milieu de notre société, même si celle-ci l’ignore ou le rejette. 


Voilà la grande nouvelle de Noël : Jésus n’est pas assigné à résidence dans nos églises, bien protégé par nos tabernacles ! 


La grande nouvelle de Noël, c’est que Dieu n’est pas réservé aux seuls « pratiquants » plus ou moins réguliers mais qu’il vient naître en pleine humanité, en plein cœur des pauvretés et des fragilités de ce monde. 


Le lieu de sa révélation, c’est ce monde-ci, tel qu’il est. Même blessé. Surtout blessé. 


L’incarnation, c’est un Dieu qui se fait pauvrement homme parmi les hommes pauvres, c’est un Dieu fragile qui vient habiter les fragilités humaines. 


La grande joie de Noël, c’est que Dieu vient habiter pleinement notre condition humaine blessée, qu’il vient, comme un baume, soigner et consoler. 


La grande, l’immense joie de Noël, c’est que Dieu vient naître sur la paille de nos fragilités, c’est que Dieu vient s’immiscer dans le précaire de nos vies pour mieux être « Notre Père ».


Il nous faut d’urgence mettre en pratique cette grâce de la solidarité, il nous faut, comme nous y invite le prophète Isaïe, « porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrancse, et aux captifs la liberté ».


Voilà, les trois grandes joies, les trois grandes grâces à vivre en ce temps de l’Avent. 


« La seule vraie preuve de l’existence de Dieu, c’est la preuve par la joie », disait  l’écrivain Gilbert Cesbron. 


© Bertrand Révillion

Illustration : ange souriant cathédrale de Reims