17.6.18

Il suffit d'aimer !

Homélie 17 juin 2018 - 11ème TO B

Une fois encore, Frères et Sœurs, Jésus tente d’expliquer à la foule, ce qu’est ce mystérieux « Royaume de Dieu » qu’il annonce.
Et une fois encore, face à un auditoire majoritairement inséré dans une société rurale, il va, avec pédagogie, puiser ses images dans la nature et le monde agricole.

Avec la graine de moutarde, il trouve une métaphore qui frappe son auditoire.
Tout le monde sait, à l’époque, qu’il s’agit d’une minuscule graine, tellement petite qu’elle vous file entre les doigts.
Une semence étonnante qui une fois germée donne vie à l’une des plus grandes plantes du potager.
Genre « baobab » au rayon légumes !

Voilà une image qui parle immédiatement à la foule, quitte à heurter une part de l’assistance. Car, avec cette parabole, le Christ va à contre courant de la mentalité ambiante.

Quelle est la situation ?

Le peuple juif vit depuis des années sous occupation romaine.
Il est humilié et attend un libérateur, une sorte de chef de la résistance qui va enfin écraser l’ennemi et bouter l’envahisseur hors des frontières.
Ce Messie tant espéré doit selon eux enfiler le costume d’un chef de guerre.
Et voilà que ce Jésus de Nazareth surgit à pieds avec son minuscule bataillon de disciples non violents et prêche l’amour et le pardon des ennemis !
Voici qu’il évoque un combat plus spirituel que militaire et qu’il refuse de prendre la tête de la sédition contre Rome.

Le Dieu des armées s’avère n’être qu’un Dieu désarmé !
Un Dieu à mains nues…
Un Dieu non pas tout puissant mais apparemment fragile comme cette fameuse graine de moutarde.
Un « sauveur » qui – scandale absolu – finira par mourir comme un malfrat cloué au gibet de la croix.

Voilà qui choque une partie de l’assistance.

Ce n’est pas la première fois qu’existe ce quiproquo entre Dieu et le peuple.
Vous vous souvenez de l’épisode d’Elie sur la montagne de l’Horeb.
L’idée que ce grand prophète se fait alors de son Dieu, lui fait penser qu’il va se révéler à lui de manière éclatante.
La Bible nous raconte qu’Elie pense que Dieu se manifeste d’abord par un vent violent mais, nous dit le texte, « le Seigneur n’était pas dans le vent ».
Puis Elie croit saisir la présence de Dieu dans un tremblement de terre ; mais, nous dit encore le texte, « le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ».
Puis surgit le feu où Dieu n’est pas non plus.

Alors le prophète Elie opère une conversion du regard et du cœur. Il modifie sa conception même de Dieu. La Bible précise que surgit alors « le souffle d’une brise légère » et immédiatement Elie comprend que cette fois, il se trouve en présence de son Seigneur.

Oui, l’image qu’il se fait de Dieu est soudain modifiée, convertie. Non plus un Dieu tonitruant, écrasant et vengeur, mais un Dieu discret, doux qui se manifeste dans « une voix de fin silence ».

Avec sa parabole de la graine de moutarde Jésus amène la foule à opérer la même conversion.
Et il nous invite, nous aussi aujourd’hui, à purifier l’image que nous nous faisons de Dieu.

Nous aimerions tant croire en un Dieu « magicien » qui nous dispenserait d’avoir à traverser les douloureuses blessures de l’existence, un Dieu « jupitérien » qui s’imposerait une bonne fois pour toutes et nous dispenserait des détours sinueux du doute, un Dieu fort dont l’existence s’imposerait à tous comme une évidence quasi scientifique, un Dieu en tête de manif écrasant les scores de l’audimat !

Mais Dieu ne s’impose pas.
Voici que le « Très Haut » se fait « Très Bas ».
Un Dieu qui se révèle dans la faiblesse.
Un Dieu qui choisit Moïse, un homme bègue, comme porte-parole ! Un Dieu qui choisit un couple stérile, Abraham et Sara, pour porter l’espoir d’une descendance nombreuse.
Un Dieu qui fait naître son propre Fils dans l’obscurité d’une étable…

Un Dieu qui décidément ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de lui !

Oui, Frères et Sœurs, nous sommes sans cesse invités à convertir notre image de Dieu.
Un Dieu qui se révèle à nous lentement, avec patience, dans l’humilité et la discrétion.
Comme cette graine de moutarde qui, secrètement, se prépare à faire germer l’arbre du Royaume en notre cœur.
La foi consiste à croire  que Jésus est à la fois le semeur et la graine et que sa Parole va lentement germer en nous.
La foi consiste à ne pas faire obstacle à cette lente germination spirituelle commencée en nous le jour de notre baptême.

Cette graine de moutarde m’a fait penser à la belle aventure menée par sœur Emmanuelle dont nous ferons mémoire du 10ème anniversaire de la mort le 20 octobre prochain.

A l’heure où d’autres prennent le chemin de la retraite, cette religieuse de caractère a entendu, un peu comme le prophète Elie, Dieu l’appeler discrètement à s’engager dans un pari fou :
aller vivre en plein cœur d’un bidonville au Caire, aux côtés des chiffonniers.
Renonçant au confort de son couvent où elle avait enseigné aux jeunes filles de la bourgeoisie pendant des années, elle s’est installée, à 60 ans, dans une minuscule cabane sans eau ni électricité.  
Comme une graine fragile, elle a accepté de s’enfouir dans le terreau de la misère. Elle n’est pas arrivée avec un projet, des plans, une solution occidentale toute prête : elle s’est mise à vivre simplement, fraternellement aux côtés des chiffonniers.
Et cet enfouissement à germé et donné du fruit au delà de toute espérance.

J’ai eu la grâce de bien connaître sœur Emmanuelle. Je crois que nous étions amis. Quelques temps avant sa mort, j’ai été la voir dans sa maison de retraite à Calian, dans le sud de la France. Elle était dans l’extrême fatigue du grand âge mais gardait intacte sa formidable joie. Elle me raconta à nouveau combien c’est au cœur de ce bidonville qu’elle avait été la plus heureuse découvrant au cœur de la pauvreté une immense fraternité.

Elle me confia que la vie spirituelle ressemble à une échelle et m’avoua qu’elle avait longtemps cru que cette échelle, il fallait la gravir, degrés après degrés. Comme on passerait des diplômes pour devenir un bon chrétien.  « Et puis un jour j’ai compris que j’avais tout faux ! Cette échelle, il faut, non pas la monter, mais la descendre pour s’enfoncer un peu plus chaque jour dans l’humilité, se rendre enfin docile à l’action de l’Esprit en nous, laisser la grâce de notre baptême agir ».

Juste avant de repartir, je lui ai demandé le secret de sa joie.
Elle m’a pris les mains, m’a fait un large sourire et m’a dit : « C’est tout simple, Bertrand. Il suffit d’aimer ! »


Yallha !

(c) Bertrand Révillion

13.2.18

Quel est ce désert du Carême ?



A quelle « traversée » sommes-nous donc invités ?
Quel « combat » avons-nous à mener et contre « qui » ?
Jésus se retire quarante jours au désert après le baptême de Jean dans les eaux du Jourdain.
Géographiquement, les deux lieux sont voisins.
Comme si, au seuil de sa vie publique, avant de se mettre à parler et à guérir, Jésus devait faire un détour, traverser les eaux rêches et sèches d’un autre « baptême ».
Un baptême de
feu, de lutte, de faim et de soif.
Comme si la fécondité de sa parole dépendait de cette traversée brûlante.
Comme si, pour murir, sa vocation devait d’abord s’enfouir dans l’aridité rude du désert… « Si le grain ne meurt… »
Luc nous dit que Jésus fut, « pendant 40 jours, tenté par le diable ».
En grec, « diabolos » se traduit par « diviseur ». Le « diabolos » est ce qui nous divise.
Il y a bien sûr, les divisions entre nous, dans nos vies sociales, familiales, conjugales, amicales, professionnelles, ecclésiales…
Mais il y a peut-être d’abord ces « divisions » à l’intérieur de nous, ce cœur divisé, partagé, blessé qui nous fait dire, si souvent, avec saint Paul :
« Ce que je veux, je ne la fais pas ; et ce que je ne veux pas, je le fais ».
Oui, notre cœur est si souvent divisé, partagé entre des désirs contradictoires :
- nous voudrions aimer mieux, mais nous ne nous donnons pas les moyens de changer.
- nous voudrions être davantage solidaires des plus fragiles, mais nous ne bougeons pas, ou si peu.
- nous voudrions prier plus souvent, mais ne laissons pas de place à Dieu dans notre quotidien.
C’est à cela que nous convie le désert de Carême : lutter contre nos divisions et tiraillements intérieurs, ce « diviseur » qui nous sépare de nous-même, essayer d’unifier notre désir, purifier nos faims et nos soifs si souvent cantonnées dans l’avoir, si peu ouvertes à l’être.
Oui, le temps du désert, c’est le temps du désir. Un temps où nous prenons le temps d’écouter enfin cette « voix de fin silence » qui, en nous, nous appelle à devenir qui nous sommes. A répondre enfin à la vocation de notre baptême.
Le temps du Carême, c’est le temps où nous avons à travailler à notre libération et à notre unification.
On dit d’un homme sous l’emprise du diable, qu’il est « possédé ».
Eh bien, le Carême, c’est le temps de la dépossession où nous avons à couper, élaguer, émonder toutes ces chaînes qui nous empêchent de faire en nous l’unité.

Nous voici invités par l’Esprit à purifier notre désir :
- Qu’est-ce que je veux vraiment faire de ma vie ?
- Qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour moi ?
- Qu’est-ce qui entrave ma marche vers cet essentiel ?
- Que me faut-il changer pour répondre mieux, plus fort, plus vrai, à l’appel de l’Évangile ?

L’appel du désert est en fait un triple appel :

D’abord appel à la solitude. Impossible de mener un fécond discernement spirituel si nous ne prenons pas régulièrement des temps de solitude. Des moments où nous abandonnons notre personnage social, où nous ne nous définissons plus par notre métier, nos engagements, notre CV… Un temps où nous nous confrontons à la nudité de notre être. Le désert du Carême nous invite à cette solitude qui nous permettra, au sens fort de l’expression de « nous retrouver », de nous trouver à nouveau. Alors nous pourrons découvrir que cette solitude est « habitée ». Qu’en fait, nous ne sommes pas seul, mais sous le regard de la Divine Présence et que seul, ce regard de Dieu peut nous offrir notre identité véritable.
Le désert est aussi appel au silence. Impossible d’entrer en secret dialogue avec nous-même, impossible d’entendre, en nous, les murmures de l’Esprit, si nous ne plongeons par régulièrement dans le silence. Il nous faut rompre chaque jour avec le bruit du quotidien, refermer un instant la porte sur le vacarme trépidant de notre « modernité », fermer le poste, couper le wifi permanent de nos préoccupations, pour laisser Dieu nous parler à l’oreille du cœur. Car Dieu ne parle que si nous commençons par nous taire devant Lui.« Se taire, disait Madeleine Delbrêl, ce n’est pas ne rien dire, c’est mettre toutes les puissances de son âme à écouter… »
Le désert est enfin appel à la faim et à la soif.  Impossible de laisser se creuser en nous la faim de Dieu, si nous sommes sans cesse comblés et repus par cette consommation frénétique dont le Pape François dit dans son encyclique combien elle nous conduit droit dans le mur. Comme dit la chanson de Souchon : « On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, de l’avoir plein nos armoires, dérisions de nous, dérisoires… » Oui, frères et sœurs, le désert du Carême est aussi appel à la dépossession, à la sobriété bienheureuse sans laquelle ne renaîtra pas en nous la faim d’avoir faim du seul pain qui rassasie et met en route vers toutes les faims et les urgences humaines.
A l’entrée du Carême, saint Bernard ne formulait qu’un vœu à ses moines : « Retrouvez la joie du désir spirituel ».
Je vous souhaite, je nous souhaite de nous laisser envahir par cette joie !  Entrons dans ce temps du désir qu’est le désert du Carême avec comme horizon de laisser l’Esprit unifier notre cœur. Et d’y semer la miséricorde.
Laissons Dieu devenir Dieu en nous.
Alors le monde, autour de nous, se réchauffera.

(c) Bertrand Révillion

5.12.17

JEAN D'ORMESSON : "J'ESPÈRE TELLEMENT QU'IL EXISTE !"



Nous avions lié une relation amicale et confiante. J’aimais aller chez lui où nous ne parlions pratiquement à chaque fois que de Dieu ! Jean d’Ormesson se définissait comme un “agnostique catholique”, manière pudique de dire qu’il se tenait sur le bord du mystère, réfractaire à toute certitude spirituelle. En tremblant, je lui avait adressé mon roman “Dieu n’y peut rien - Tempête en Chartreuse” (cerf) et de sa belle écriture, il m’avait encouragé. C’était un grand homme, pétillant, drôle, libre et mystique. Comme tant de ses amis, je suis triste de le voir partir. Peut-être “sait-il” enfin si Dieu existe ?


Voici le dernier entretien que nous avons réalisé ensemble, dans son jardin... C’était en novembre 2014 pour la revue “Prier”.


-       Bertrand Révillion : Vous vous êtes souvent présenté, Jean d’Ormesson, de manière un peu paradoxale, comme un « catholique agnostique ». A la lecture de votre dernier livre, « Comme un chant d’espérance », j’ai l’impression que votre doute à l’égard de l’existence de Dieu a sensiblement fondu !

-       Jean d’Ormesson : Le christianisme m’émerveille. Cette idée selon laquelle Dieu se fait homme est tellement grande, époustouflante, unique que l’homme n’a pas pu la trouver tout seul ! Il faut être Dieu pour imaginer l’incarnation, un Dieu qui vient vivre, respirer, aimer, souffrir au cœur de nos faiblesses humaines. Je suis donc, si je puis dire, irrémédiablement catholique ! Et je sais que je mourrai catholique. Quant au doute que vous évoquez, je crains qu’il ne me taraude encore un bon moment !

-       Expliquez-moi…

-       Nos mots ne peuvent pas dire grand chose de Dieu. Notre langage ne peut pas l’enfermer dans une définition. Il est toujours « autre chose » que tout ce que nous pouvons connaître. Nous sommes plongés dans l’espace et le temps, il est dans l’Éternité. Impossible aux hommes de se faire la moindre idée  du néant, de l’infini et de Dieu. Autrement dit, je peux espérer que Dieu existe mais je ne peux pas le savoir. La foi échappe à toute certitude. Toute « preuve » de l’existence de Dieu est illusoire. Alors, il nous faut choisir entre le néant travaillé par le hasard et Dieu. Et s’il faut parier, je choisis Dieu.

-       Sans savoir s’il existe vraiment…

-       Je ne peux par vous dire que je sais que Dieu existe. Je peux à peine vous dire que je crois qu’il existe. Ou alors, il faut bien entendre le mot croire avec toute l’incertitude qu’il contient. Croire, ce n’est pas savoir, un croyant n’est pas un savant. Être croyant, c’est accepter une marge d’incertitude. Même Mère Teresa, à la fin de sa vie, n’osait plus trop affirmer sa foi, plongée qu’elle était alors dans le doute. Peut-être suis-je aujourd’hui moins dans le doute, mais je n’en sais pas davantage. La foi est la forme de mon espérance !

-       Ce Dieu que vous « choisissez », il est créateur ?

-       Je n’arrive pas à imaginer que notre monde, que la vie, que l’univers soient le fruit du hasard et de la nécessité. Alors, oui, je crois en un Dieu créateur. C’est une croyance, pas un savoir. Comment Dieu est-il créateur ? A quel « moment » intervient-il ? Je n’en sais absolument rien ! Nous ne pouvons rien savoir de ce qui « est » - ou « n’est pas » -  avant le Big bang ni de ce qui « est » - ou « n’est pas » - après notre mort. Est-ce le néant ? Est-ce l’éternité ? C’est comme si nous étions confrontés à deux murs infranchissables. Comme je l’écris dans mon livre, « si l’univers est le fruit du hasard, si nous ne sommes rien d’autre qu’un assemblage à la va-comme-je-te-pousse de particules périssables, nous n’avons pas la moindre chance d’espérer quoi que ce soit après la mort inéluctable. » C’est le choix que font nombre de nos contemporains. Un choix qui tente d’assumer courageusement l’absurde. Moi, je crois – où plutôt j’espère – que Dieu est à l’origine de l’univers. Entre l’absurde et le mystère, je choisis le mystère. Je crois qu’il y a, à l’origine, un esprit, une volonté, un « plan ». Aristote aurait évoqué une « cause première ». Je vois trois moments majeurs dans la création : le big bang originel, l’apparition de la vie, puis celle de la pensée. La création est une histoire fantastique.

-       Qu’est-ce qui vous fait pencher vers cette… hypothèse d’un Dieu créateur ?

-       Sans doute mon tempérament, mon goût du bonheur, aussi ma crainte farouche du désespoir. Mais la raison fondamentale est que je n’arrive tout simplement pas à imaginer que l’univers soit le fruit du hasard. Impossible ! J’ai un grand respect pour celles et ceux qui se disent athées. Mais l’athéisme me semble une position intenable, insensée. « L’insensé dit en son cœur : il n’y a point de Dieu » chante le psaume 14. De même que nous ne pouvons pas dire, de manière quasi scientifique, qu’il y a un Dieu, de même nous ne pouvons pas affirmer qu’il n’y a pas de Dieu. Nous n’en savons strictement rien ! Vous connaissez cette blague d’un rabbin : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu : qu’il existe, ou qu’il n’existe pas » !

-       Donc, de ce Dieu, vous ne pouvez rien dire ?

-       Le seul qui puisse me dire, nous dire, quelque chose de Dieu, c’est Jésus. Lui seul sait, lui seul est le chemin que nous pouvons emprunter, la porte que nous pouvons franchir pour nous approcher de Dieu. Et que nous dit-il ? Deux points essentiels : Dieu est amour et Dieu à besoin de l’homme pour aimer.

-       Qu’avez reçu du catholicisme de votre famille ?

-       Ma mère était très croyante, pieuse, catholique romaine. Mon père, issu d’une famille marquée par le Jansénisme et la Philosophie des Lumières était sans doute un peu plus à distance, bien que pratiquant. Un jour, alors que j’étais encore enfant, je l’ai entendu prononcer cette phrase très étrange dans le milieu qui était le nôtre : « Est-ce que Dieu existe ? Personne n’en sait rien » ! Je crois être resté l’héritier de cette forme de doute, à mes yeux plutôt fécond…

-       Vous écrivez : « Je crois en Dieu parce que le jour se lève tous les matins… »

-       … et parce que je me fais une idée de Dieu dont je me demande d’où elle pourrait bien venir s’il n’y avait pas de Dieu !

-       Ce Dieu, vous en parlez beaucoup dans vos livres…

-       C’est la seule question vraiment importante ! Il n’y en pas d’autre…

-       Mais, Jean d’Ormesson, Lui parlez-vous ?

-       Au cours de ma vie, j’ai eu le sentiment, peut-être à tord, qu’Il me parlait assez peu. Mais je ne lui en ai jamais voulu de ce silence. Sans doute n’ai-je pas su, malgré mes efforts, tendre suffisamment l’oreille.

-       Ce n’était pas tout à fait ma question !

-       Est-ce que je Lui parle ? Vous me posez la redoutable question de la prière. Est-ce que je prie ? Oui. Peut-être, à certaines heures, le travail de création littéraire peut-il s’assimiler à une forme de prière. J’écris beaucoup « sur » Lui, ou plus exactement « à cause de Lui ».  Parfois, une fraction de seconde, je me dis : « j’ai enfin compris », puis le brouillard retombe. J’espère de tout mon cœur et de toute mon âme que Dieu existe. C’est peut-être ma manière de prier. J’ai adressé mon livre à un dominicain que m’avait signalé une amie, avec cette demande, à la fin de la dédicace : « Priez pour moi ». Ce dominicain m’a répondu par une lettre admirable. Et il a ajouté ces mots : « Vos livres sont une prière ».

-       Vous citez souvent la fameuse question du philosophe Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? »…

-       C’est une question abyssale. Pourquoi notre univers est-il sorti du néant ? Et d’abord, sommes-nous certains qu’il s’agissait d’un « néant » ? Y avait-il « quelque chose » avant le Big bang, il y a plus ou moins quatorze milliards d’années ? A partir d’une tête d’épingle infiniment plus petite qu’un grain de sable, par une explosion d’une température et d’une densité inimaginable, l’espace est sortit du néant pour entrer dans une phase d’expansion qui continue encore aujourd’hui. Avec l’espace, c’est le temps qui apparaît. Alors naissent les galaxies, les étoiles, la terre. Puis, hautement improbable, apparaît la vie. Et avec elle l’amour, la pensée, l’art, Bach, Chateaubriand, les Confessions de saint Augustin… Comment affirmer que tout cela n’est que le fruit hasardeux d’une gigantesque partie de dès ? « Dieu ne joue pas aux dès », disait Einstein.

-       Que répondez-vous à la question de Leibniz ?

-       Eh bien, en balbutiant devant cet insondable mystère, je suis porté à croire qu’il n’y a qu’une seule réponse possible. S’il y a effectivement « quelque chose, plutôt que rien », c’est parce que Dieu a distingué le tout du rien. Sa création consiste à tirer le monde et la vie du néant infini et de l’éternité du rien !

-       Création où Il reste mystérieusement présent ?

-       C’est là que surgit cette fantastique révolution du christianisme. Dieu se fait homme, il envoie son fils rejoindre notre humanité et annonce un Dieu d’amour. C’est incroyable, fabuleux cette idée de l’incarnation ! Un Dieu qui nait d’une femme, qui vit la vie d’un homme, qui traverse la souffrance et la mort comme tout homme. Il faut être Dieu pour oser une telle idée ! Par le Christ, nous pouvons enfin approcher un peu l’identité de Dieu : il est l’amour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Et encore « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; soif, et vous m’avez donné à boire… » Voici que le royaume de Dieu est au milieu de nous. Voici le chemin qui nous est indiqué par le Fils de l’homme : la seule façon d’aimer Dieu est de servir les hommes. Dieu se fait homme pour que l’homme tente de se hisser à hauteur du divin. L’incarnation divinise l’humanité. S’il nous est impossible de connaître Dieu, ni de l’imaginer, ni de le concevoir, nous pouvons nous en faire une petite idée à travers  l’homme, grâce au visage de l’homme, grâce à l’amour de l’homme. S je suis catholique, c’est parce que, au cœur de la foi chrétienne, est inscrit cette vérité : Dieu est amour.

-       Vous écrivez encore : « Je suis de ceux qui croient qu’il est très beau mais très difficile et assez désespéré d’aimer les hommes sans aimer Dieu. »

-       Croire en Dieu, c’est croire qu’il y a quelque chose au-dessus de nous qui nous pousse à aimer les hommes au lieu de les détester.

-       Parce qu’au travers le visage de l’homme, c’est celui de Dieu qui se dessine ?

-       Oui. J’ai été malade. J’ai eu à affronter la souffrance. J’ai vu des médecins extraordinaires se lever la nuit, ne pas compter leurs heures, tenter patiemment d’apaiser la douleur, se trouver impuissant face à la mort inéluctable. Parmi eux, certains m’ont confié leur athéisme, leur certitude que Dieu n’existe pas, qu’il faut, vaille que vaille, se débrouiller chaque jour face à l’absurdité de l’existence. Je les admire. Je ne sais pas comment ils font.

-       Croire apaise-t-il d’une quelconque façon la souffrance ?

-       Non. La douleur est sans aucun doute aussi vive chez le malade croyant et chez le patient athée. Le mal et la souffrance ont-ils un sens ? Cette question n’en finit pas de nous tourmenter.  Si sens il y a, il nous échappe totalement. Dieu seul sait.

-       La mort du Christ en croix…

-       Une folie absolue. Le Fils de l’homme vient totalement rejoindre notre humanité dans sa fragilité. Lorsque nous naissons, nous entrons dans le temps, ce qui signifie que déjà nous nous approchons de la mort. Le Christ partage avec nous cette finitude. Il se dépouille de sa toute puissance, et balaie ainsi toutes les fausses idées que nous nous faisons de Dieu. Le message de Jésus est sublime.

-       Sa Résurrection…

-       Je l’espère mais je n’en sais rien. Je reste souvent au bord du tombeau du Vendredi saint. La « certitude » du matin de Pâques m’échappe la plupart du temps...

-       Qu’est-ce qui demeure noué…

-       J’ai un peu de difficulté avec la Résurrection de la chair. J’avoue ne pas y comprendre grand chose même si je pense que, mystérieusement, une part de nous-même, de notre être demeure après la mort. La grande question n’est pas de savoir si l’éternité existe. Hors de l’espace et du temps, il y a forcément une forme d’éternité. Ce qui est compliqué, c’est de savoir si cette éternité est vide, emplit du seul néant, ou si au contraire, elle est « habitée » par ce Dieu infiniment aimant dont j’espère tant qu’il existe.

-       Interrogé sur ce qui se passe après la mort, le philosophe Paul Ricoeur écrit : « Rien ne m’est du. Je n’attends rien pour moi, je ne demande rien. J’ai renoncé – j’essaye de renoncer –  à réclamer, à revendiquer. Je dis : Dieu, tu feras ce que tu veux de moi. Peut-être rien. J’accepte de n’être plus… »

-       C’est magnifique. Je m’y retrouve assez bien. Un autre philosophe, Vladimir Jankélévitch disait ceci : « Vivre est éphémère. Mais le fait d’avoir vécu cette vie est un fait éternel. » Pour le dire autrement  avec saint Paul, « l’amour ne passera jamais ». L’amour, que nous avons donné et reçu, l’Éternité en garde mémoire pour toujours. « S’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre retentissant, qu’une cymbale qui résonne… »

-       Cette foi chrétienne…


-       … je la cherche, plus que je ne la possède. Je crois que je la cherche depuis toujours. Incapable d’être athée, je me range plutôt dans la catégorie des croyants mais je crains être encore cet « agnostique catholique » un peu bizarre que vous évoquiez à l’orée de notre conversation. Il faudra bien que je règle ce problème avant de mourir. Cela commence à devenir urgent ! Je préfère, au mot « foi », celui d’espérance. J’ai une irrépressible espérance que Dieu existe et qu’il nous aime. Je vais vous avouer quelque chose : en fait, je pense à Dieu sans cesse ! Vous connaissez l’histoire de cette religieuse, très croyante, fervente et engagée corps et âme. On lui demande quelle serait sa réaction, si, après sa mort, elle découvre que Dieu n’existe pas. La sœur réfléchit un court instant puis lance : « Eh bien, je Lui dirai qu’Il a tord ! Et que je l’aime quand même…»